
Et je voudrais partir si loin que personne ne pourrait plus rien pour moi. Car si on ne peut plus rien pour moi, c’est en bien comme en mal.
Je voudrais m’endormir si longtemps que je ne reconnaîtrais plus le monde où je vis. Je voudrais m’endormir, un rêve entre les dents….et l’emporter jusqu’à demain ou peut-être un peu plus loin….
J’aimerais tant que mes yeux ne puissent plus voir les larmes. J’aimerais, oui, j’aimerais que le monde m’oublie. Mais peut-être est-ce moi qui doit me faire oublier du monde….j’aimerais m’endormir une étoile sur le cœur.
Ne plus penser compliqué ; ne plus penser à tort et à travers des guerres et des rengaines. J’aimerais m’endormir dans un dernier rayon d’amour vrai et puis partir si loin que personne ne pourrait plus rien pour moi.
Alors, je prie pour toi, pour elle, pour eux. Je prie la nuit et le jour, la pluie et le beau temps. Je prie la terre qui a mal et qui est toute rouge de honte. Je prie les montagnes si bleues et les cimes si blanches. Je prie la mer si sale et qui vomit nos restes sur le sable qui crisse. Je prie l’air où le soleil n’en finit plus de bouillir et les nébuleuses qui s’enrhument de nos fumées pestilentielles. Je prie les hommes qui n’ont plus leur tête et les bêtes si belles mais qui ont du mal à nous supporter. Je prie et le silence répond à chaque fois….
J’aimerais m’endormir maintenant et ne pas voir ce morceau de moi qui s’en va à jamais dormir dans d’autres vies. J’aimerais emporter une seule brique de cette maison qui s’envole. J’aurais tellement voulu entrelacer mes racines à celles de mes ancêtres. J’avais tant attendu de rejoindre la fraîcheur des sources souterraines qui irriguent ma campagne. Il en sera autrement. J’irai planter ailleurs, parmi d’autres cailloux, pierres craintives et revêches, mes maigres radicelles. Peut-être prendront-elles vigueur. Mais un jour, je reviendrai là, dans ce jardin calme et doux où tu dors depuis si longtemps maintenant. Je viendrai me mêler à toi au-dessous de la terre et ensemble nous donnerons encore tant de nous que de petites fleurs jailliront dans ces rocailles arides. Je ne peux oublier que tous mes mots naissent de toi. Si j’ai aimé écrire ou dessiné et même joué de ce violon, c’est grâce à cet héritage d’amour que tu m’as laissé. Un homme, cet homme sans âme et sans cœur, un jour, t’appela sage et eut ce rire si déplacé alors que nous étions à te pleurer. Ce fut la seule fois de sa vie qu’il prononça une vérité. Tu avais la sagesse des âmes bonnes, de ces âmes qui laissent toujours une chance de montrer qu’ils étaient dignes.
Je partirai loin mais je reviendrai dormir près de toi au paradis des cœurs aimants.
Je voudrais m’endormir avec ton rêve entre les dents, grand-père.
Tant de choses n’ont pas été dites, tant de choses auraient dû arriver quand tu étais encore là…tu l’aurais tellement aimé : il a les yeux si bons. Et je sais que tu connais son âme mieux que moi. Alors, cette nuit aussi, je prie pour lui parce que je sais que tu veilles quelque part dans cette immensité d’amour. Je ne prie pas pour moi, mais pour eux tous et pour lui. Je te prie pour que nous ayons une chance de danser avec toi dans ce paradis perdu sur la terre.
Donne-moi de m’endormir avec ce même rêve de bonté entre les dents et que tu m’as enseigné tant de fois dans tes longs silences et tes regards débordants de tendresse. Laisse-moi partir ailleurs, un peu, le cœur léger de n’avoir pas trahi ma terre et mon nom. Je reviendrai, je reviens toujours, tu le sais. J’emporterai la maison dans mon cœur. Il faut que je m’envole. Je sais que tu comprends et que ces briques que je chéris, je ne les oublierai pas. Elles font déjà le bonheur dans d’autres yeux. Je dois partir bâtir ailleurs un nid aussi doux et aussi rempli de bonheur que celui où j’ai grandi. Il est temps que ta petite hirondelle vole.
Je voudrais tant m’endormir avec ce rêve entre les dents pour mieux revenir et mourir enfin.
Margod